LETTRE DE LERWICK (81)
(de Nusfjord, Lofoten, à Lerwick, Shetlands)
du Dimanche 30 Juillet au Lundi 14 Août 2017
Notre musardise dans les Lofoten se poursuit. Nous avons du mal à les quitter : la décroissance régulière des distances parcourues quotidiennement l’atteste : 30 milles, 23 milles, 10 milles, 4 milles aujourd’hui de Reine à Sorvagen. Il va falloir faire quelque chose si l’on souhaite rentrer un jour en France !
Hier, le temps était couvert, la pluie et le crachin nous ont accompagnés de Nusfjord à Reine. Mais aujourd’hui, Lundi 31/7, le temps a beauci. Un petit Nordet nous accompagne au portant dans ce qui sera la plus courte étape de cette croisière, 4 milles, la distance du Vieux Port au Tiboulen de Maïre, la petite île qui ferme la rade de Marseille à l’Est. A midi 30, sous un beau soleil, Balthazar accoste à un ponton bien équipé de Sorvagen (67°53’,4 N 13°01’,7 E). Nous sommes le seul voilier à côté de petits bateaux de pêche colorés accostés là. Un pêcheur s’affaire à la disqueuse sur son mareyeur. A la pause il vient bavarder 10 minutes en bourrant sa pipe avant de reprendre son travail. Il nous explique qu’il prépare son bateau pour aller pêcher le maquereau au large d’A°lesund.
Ce port est bien sympathique, port de pêche entouré de maisons traditionnelles sur pilotis rouge falun, même si sur les collines se dressent des maisons plus coquettes aux couleurs variées. Pas de tourisme ici : celui-ci est concentré sur le petit port voisin d’A°. Sur les quais quelques bateaux de pêche de haute mer attendent d’appareiller. Dans les hangars nous apercevons de gros fagots de morue séchée. Seule concession au tourisme : nous repérons dans le village un restaurant en terrasse visiblement apprécié et connu car le parking est plein et la salle animée lorsque nous y pénétrons pour réserver une table pour ce soir. Après le déjeuner marche à pied pour aller visiter ce fameux petit port de pêche d’A° (le ° est sur le A mais mon clavier ne sait pas représenter la dernière lettre de l’alphabet norvégien). Dernière lettre de l’alphabet mais aussi dernier kilomètre de la route qui parcourt la côte des îles Lofoten en enjambant par des ponts ou traversant par des tunnels les bras de mer qui les séparent. Dans un vaste parking s’accumulent les voitures, les cars de tourisme, les camping cars, les Harley Davidson rutilantes pilotées par des gros moustachus ventripotents, leur tignasse serrée dans des bandanas,.
Les piétons pénètrent ainsi dans l’archétype des très jolis petits ports de pêche norvégiens. Les rorbus rouge faluns sur pilotis enserrent deux anses étroites où le clapot rentre. Transformé en musée on visite les maisons abritant les ateliers des différents corps de métier : forgeron, charpentier, voilier… et, les hangars abritant l’un une ancienne usine d’huile de foie de morue, l’autre un intéressant musée présentant les moyens de pêche ainsi que des photos du début du siècle dernier montrant les dures conditions de travail et de vie des pêcheurs de l’époque. Une très belle maison ancienne abritait l’armateur et maître des lieux.
Le tourisme c’est comme la mesure à l’échelle atomique, cela détruit ce que l’on veut observer ; le fameux « dépêchez-vous d’y aller avant que tout le monde s’y précipite ! » des guides touristiques accélère le processus de destruction de l’authenticité et de la réalité de certains beaux lieux de la planète. Faites débarquer les quelques 6000 croisiéristes de l’Harmony of the seas dans ce qui fut le délicieux village de Mykonos, qu’en reste-t-il ? Un attroupement de touristes devant des boutiques pour touristes.
Heureusement que la planète est vaste et qu’il suffit de marcher quelques kilomètres pour sortir des sentiers battus. C’est typiquement le cas flagrant entre A° et notre confortable et authentique port de Sorvagen que seulement 2 kilomètres séparent. Ici pas un seul touriste, des pêcheurs faisant leur boulot, le calme et l’authenticité de la vie.
Excellent dîner, de morue bien sûr, remarquablement préparé et servi. Certainement un des meilleur repas de notre croisière en Norvège. Bravo le chef !
Mardi 1 Août. Appareillage à 7h du matin pour une traversée cap au sud d’une cinquantaine de milles qui nous ramène sur le continent.
Adieu les Lofoten, ses lignes de crêtes aux pics acérés constellés de névés, ses pittoresques villages de pêcheurs avec leurs rorbus rouge falun enserrant sur leurs pilotis des ports minuscules blottis au pied des montagnes.
Au début de la traversée Balthazar laisse à distance respectueuse sur tribord le Moskenstraum, violent courant de marée qui s’engouffre entre les îles Moskenesoy, que nous venons de quitter, et Vaeroy. Il s’agit du légendaire Maelström, dans les gigantesques tourbillons en forme d’entonnoir duquel Jules Verne fait dramatiquement aspirer vers le fond de la mer un navire entier.
Sans aller jusqu’à cette description échevelée lisons celle plus réaliste d’Edgar Poe :
« Even while I gazed, this current acquired a monstrous velocity. Each moment added to its speed, to its headlong impetuosity. In five minutes.......the whole sea was lashed into ungovernable fury.......Here the vast bed of the waters seamed and scarred into a thousand conflicting channels, burst suddenly into phrenzied convulsion, heaving, boiling, hissing.”
Comparable au Raz Blanchard il ne fait effectivement pas bon s’y trouver par marées de forts coefficients en dehors des courtes étales. Par vent contre courant ou houle contre courant le chaos y est indescriptible, des vagues aux formes incroyables y jaillissent dans de véritables explosions, des murs d’eau verticaux, des marmites géantes font tournoyer le bateau comme un fêtu de paille. Le passage du Raz Blanchard ou du Raz de Sein m’ont donné avec Marines comme avec Balthazar un avant goût de ce que cela peut être si on ne respecte pas les conditions les plus favorables : Marines faisant presque un tour complet sur lui-même sans contrôle possible par la barre, Balthazar se retrouvant à perforer des murs d’eau verticaux de 2 mètres, grondement s’entendant à plus d’un mille…..
Partis par un vent faible d’ENE et un ciel assez couvert, l’après-midi le vent refuse et hâle au Sud en fraîchissant.
Quand on vient du large pour atterrir sur les côtes de Norvège il faut réfléchir pour choisir l’endroit de la cuirasse où l’on pénètre pour traverser le maquis de récifs, d’îlots et d’îles qui défendent, sauf à de très rares endroits, toute la côte norvégienne. Dans de très nombreuses zones le tapis de roches est effectivement impénétrable. Cette fois-ci le choix se porte sur le passage un peu compliqué qui sépare les îles de Fleina et de Flugoya donnant accès au Flugoyfjord. Nous avons effectivement l’intention, demain, de faire un détour par le Holandsfjord proche de là pour rendre visite au glacier Svartisen que nous apercevons au loin. Accostage après cette traversée à un ponton juste derrière un ferry à Inndyr (67°02’ N 14°02’ E), port très protégé caché derrière l’île de Rossoya (les O sont souvent barrés dans l’orthographe norvégienne et ressemblent à des phi grecs majuscules mais inclinés). Ce port animé est situé dans un site agréable en contrebas de montagnes boisées aux sommets de granit arrondis et usés par les anciens glaciers. De jolies maisons soignées entourées d’un gazon impeccable s’éparpillent dans la nature.
Le lendemain matin le soleil perce la couche puis le beau temps s’établit l’après-midi. Après avoir contourné le Stott, longue presqu’île imposante s’avançant dans la mer, puis pénétré dans le Skarsfjord Balthazar embouque le Holandsfjord pour venir accoster à un ponton (66°42’,6 N 13°42’,5 E) au fond de ce fjord dominé par une langue imposante de l’immense glacier de Svartisen.
Celui-ci est en effet le second glacier d’Europe avec ses 370 km² (le premier étant le Jostedal, également en Norvège avec 487 km²). De là où nous nous trouvons la vue est spectaculaire sur cette langue de glace descendant un dénivelé supérieur à 1000m et paraissant, de loin, tomber dans la mer. La glace bleutée resplendit, contrastant avec les zones d’ombre, dans la douce lumière de fin d’après-midi. Le glacier encore bien gras malgré son retrait évident du dernier siècle épouse la vallée creusée en forme d’auge. Les crevasses et les séracs soulignent les ruptures de pente.
Un de nos barbecues jetables installés sur la plateforme sur pilotis à laquelle est rattachée le ponton nous permet de faire une grillade pour le dîner juste avant une averse dont nous gratifie un gros nuage qui passe.
Nuit calme dans cette nature sauvage et silencieuse.
J’ai dit nuit. En effet le jour permanent nous a quitté subrepticement. Premier ressenti lors de notre passage dans le petit port des Lofoten de Nusfjord. Le jour de la nuit avait fait place à une pénombre encore très éclairée mais pénombre quand même. Nous avions mis cela un peu rapidement sur le compte du ciel très couvert et du fait de l’ombre portée des montagnes qui nous dominaient. Mais maintenant le doute n’est plus permis. Par beau temps en ce début d’Août la lumière baisse franchement vers minuit et la pénombre s’installe. D’ici quelques jours la combinaison de notre descente en latitude (nous refranchirons demain à la descente le cercle polaire arctique) et de la descente depuis un mois et demi du pied du soleil du Tropique du Cancer vers l’équateur (il aura donc déjà fait la moitié du chemin depuis le 21 Juin) rétablira une nuit certes courte mais une vraie nuit de quelques heures.
De notre point de vue, à quelques dizaines de mètres de sa langue, nous sentons l’haleine froide du glacier par ce grand beau temps. Jean-Jacques va même photographier la glace par-dessous en s’engageant sous une ouverture latérale accessible entre la roche et la glace. La photo révèle un plafond bleu ciel profond superbe.
Nous sommes montés là tous les deux ce matin par une marche d’une petite heure. D’abord le long du grand lac recevant les eaux de fonte du glacier, séparé du fond du fjord par une étroite plaine boisée par des bouleaux et des frênes où se cachent parait il des élans (Moose), ensuite en gravissant sur un dénivelé de l’ordre de 150m les roches lisses usées par le glacier qui s’est retiré.
Une bonne bière pression sur la terrasse d’un hôtel restaurant au bord du lac, d’où l’on jouit d’une vue magnifique, récompense notre petit effort. JP et Mimiche nous y ont précédé, venus là en vélos depuis le bateau. On est toujours surpris en Norvège par la confiance faite aux gens. Une trentaine de vélos près du ponton sont disponibles pour le public. Une honesty box, la même boîte que pour le bateau, permet de payer le modeste prix de la location. Aucun contrôle, aucune surveillance, aucun cadenas, aucune caution.
Quand nous bavardons avec les travailleurs immigrés qui se sont installés en Norvège, immigrés faisant notamment le service dans les restaurants ou conduisant les taxis (Ethiopie, Portugal, Maroc..) les mots qui reviennent constamment dans leur bouche sur leur appréciation de la vie en Norvège sont : décontraction, absence de stress, confiance, atmosphère très calme et détendue. La plupart, semble-t-il, s’adaptent au climat humide et aux longues nuits d’hiver ; ils apprécient, nous disent-t-ils les mœurs de ce pays en nous déclarant s’y trouver heureux, après une année d’adaptation quand même.
Jeudi 3/8, 15h15. Appareillage après le déjeuner à bord pris au retour de notre balade. Beau temps avec quelques passages nuageux sur les montagnes. Après être sorti essentiellement au moteur du fjord Balthazar file au portant à travers les îles, poussé par une bonne brise, pour une courte étape d’une vingtaine de milles. Vers 19h derrière la petite île de Hansoya se découvre un mouillage très protégé et accueillant (66°36’ N 13°06’ E) presque fermé à l’exception de deux passes étroites entre cette petite île et l’île plus importante de Renga. Trois petits bateaux à moteur sont à couple, amarrés à un gros coffre jaune. Un autre gros coffre jaune est libre auquel Balthazar est rapidement amarré. Il fait si bon que nous dînons dehors au soleil sur la table du cockpit en profitant au maximum de cette nature préservée. Sur les rives des rochers de granit, arrondis et peu élevés, couverts de mousses colorées, de bruyères, d’arbustes, et fleurs sauvages nous entourent. Aucune maison ni construction. Seul un petit ponton reçoit en soirée une vedette venue là passer la nuit.
Le lendemain un grand beau temps chaud nous accompagne encore. Un vent d’ESE force 5 nous offre une belle journée de voile au petit largue sur une eau plate permettant de filer vite. Je retrouve avec plaisir et fais découvrir en fin d’après-midi à JP, Mimiche et Jean-Jacques, le très beau mouillage sauvage dans le lagon intérieur de l’île d’Hjartoya (66°00’N 12°24’ E). A la montée le temps était couvert et pluvieux. Cette fois-ci du petit sommet de l’île que nous avons gravi ce matin après une nuit silencieuse nous jouissons d’un panorama magnifique : en face de nous se dressent les sept sommets dits des sept sœurs (lire la légende dans la lettre des Lofoten), autour de nous des chapelets d’îles basses, à nos pieds Balthazar au mouillage dans ce superbe lagon intérieur.
Samedi 5/8. La séquence de grand beau temps se poursuit de façon insolente mais le vent de NNE est trop faible pour nous faire avancer au portant à la voile.
C’est aidé par la risée Perkins que Balthazar progresse pour aller observer le fameux trou qui transperce la montagne de Torghatten. Distraits nous avions manqué à l’aller cette curiosité naturelle mais cette fois-ci j’avais préparé l’affaire et demandé à JP, timonier du jour, de faire un crochet par le point de route 65°21’,7 N 12°03’,6 E permettant d’être proche de l’axe de ce tunnel naturel. Nous observons bien l’orifice se dévoiler progressivement dans une grande faille puis la lumière traverser la montagne.
L’étape d’aujourd’hui est longue, 63 milles, d’autant plus qu’elle est faite pour l’essentiel au moteur sauf en fin de journée après que le vent ait fraîchi. Le mouillage sauvage prévu au milieu des îlots ras de Lyngvaer est venté et trop exigu pour éviter dans la brise qui a fraîchi. Demi-tour dans cette crique resserrée, allons mouiller dans la baie circulaire abritant le petit port sympathique de Gutvikvagen (65°05’,2 N 11°50’,1 E), visité à l’aller, qui se trouve proche d’ici.
Le lendemain, toujours par grand beau temps, nous retraversons le détroit de Rorvik et ses rives animées par des activités portuaires cap au Sud cette fois-ci. En début d’après-midi il y a suffisamment d’eau libre à courir pour envoyer le spinnaker gonflé par un petit Nordet. Vers 17h à affaler les voiles pour s’engager entre les cailloux qui défendent la petite baie de Villa Havn (64°32’,7 N 10°42’,3 E). Je voulais revoir ce superbe endroit et en faire profiter le nouvel équipage. Balthazar vient se mettre à couple d’un solide bateau de travail en acier, fraîchement repeint, de la taille d’un petit chalutier. Cela nous permettra d’accéder facilement à la plateforme sur pilotis à laquelle il est accosté.
Bavardage avec le jeune norvégien qui dort à bord. Cette nuit son bateau ne bougera pas mais lui ira travailler, avec sa petite prame, dont le vernis de la jolie coque à clins resplendit, dans l’élevage de saumons voisins.
Ces fermes aquacoles se sont multipliées depuis notre croisière en Norvège sur Marines en 2005. La production industrielle de saumons d’élevage est maintenant très bien organisée : un bateau mouillé à côté en permanence est raccordé par des manches flottantes et flexibles à chacun des 6 à 10 bassins fermés par de solides filets suspendus à des flotteurs. Ces bassins cylindriques ont un diamètre de trente à cinquante mètres et une profondeur d’une cinquantaine de mètres. Dans les tubes circulent la nourriture des saumons, théoriquement du sprat, petits poissons « fourrage » comme nous l’explique le norvégien. Je ne serais pas étonné qu’il circule aussi dans ces tuyaux des farines et autres produits pharmaceutiques. Notre norvégien très fier nous apprend qu’entre les deux fermes proches de Villa Havn près de 2,5 millions de saumons sont engraissés. Je fais bien répéter ce chiffre ahurissant. Cela veut dire une densité de saumon au mètre cube excessivement élevée, évoquant nos élevages en batterie de poulets qui ne peuvent presque pas bouger. Peut-on dans ces conditions atteindre la qualité d’un saumon sauvage pêché à la canne ? Certainement pas mais il faut bien alimenter les rayons de nos grandes surfaces !
Pour cette soirée de beau temps ce sera à nouveau un BBQ. Mais cette fois-ci ce sera un vrai. A côté d’un petit hangar de pêche, rouge falun bien entendu, se trouve, à une cinquantaine de mètres du bateau, un gros BBQ rustique. Bathazar transporte maintenant son sac charbon de bois en soute et rapidement attisé par une légère brise, la combustion lente du charbon de bois est en route. Ce soir ce sera des gros steak épais, saignants, avec un peu de l’excellente fleur de sel de St Clément des Baleines (île de Ré) dessus. Pendant ce temps Mimiche prépare des pommes de terres sautées. Nous emballons bien dans plusieurs épaisseurs de feuilles d’aluminium l’objet de notre convoitise pendant que nous parcourons le plus vite possible la cinquantaine de mètres semées d’obstacles : mousses épaisses, rochers lisses, escalier amenant sur la plateforme, descente à l’échelle sur le pont du chalutier ; il faut ensuite enjamber en levant haut la jambe le haut pavois entourant le chalutier pour poser ensuite les pieds sur le pont de Balthazar en contre-bas. Attention à ne pas se prendre les pieds dans les bouts qui courent sur le passe avant, monter puis descendre dans le cockpit, enfin atteindre la descente de Balthazar. Les steaks atterrissent enfin sur la table du carré et sortent tout chaud de leur emballage alors que Mimiche sert les pommes de terre sautées. Beau timing bien réussi cette fois-ci. Un BBQ en bateau çà se mérite !
Toujours très beau temps le lendemain matin. Jean-Jacques et moi chaussons nos chaussures de marche pour monter au sommet de la colline qui nous domine. Montée rapide en une vingtaine de minutes sur une croupe rocheuse où il faut mettre de temps à autre les mains. En arrivant au sommet deux gros aigles des mers décollent sous nos pieds d’une plateforme herbeuse située à quelques mètres en contrebas. Il n’est pas habituel de les voir de dessus et d’aussi près ; leur plumage est fauve tacheté, leur envergure imposante. Habituellement on les voit de dessous et leurs ailes apparaissent sombres voire noires. La vue depuis des points hauts sur ces paysages très particuliers des côtes norvégiennes constellées d’îles et d’îlots est toujours magnifique.
A la redescente nous marchons rapidement pour rejoindre Mimiche sur le sentier conduisant à un phare retiré du service. Celui-ci est un des très anciens phares de Norvège qui fonctionnaient au charbon. Au pied des six faces de cette construction hexagonale une niche assez grande captait l’air alimentant le foyer situé dans la tour. Ainsi, quelle que soit la direction du vent, par un jeu de trappes ouvertes ou fermées, un bon tirage était assuré. Nous ne pourrons malheureusement pas visiter l’intérieur et comprendre comment la lumière du foyer incandescent était rayonnée.
Lundi 7 Août. Je retrouve avec plaisir la petite marina toute neuve dans le joli site de Stoksund ( 64°02’,3 N 10°03’,7 E) après une étape de quarante milles faite essentiellement au moteur. Le lendemain le temps est pluvieux et un vent contraire de près de vingt nœuds de SW à WSW nous retarde. Nous abandonnons donc l’idée de faire une longue étape jusqu’à l’objectif prévu de Straumen pour nous rabattre sur le minuscule port abrité derrière sa jetée de Sorhamna. La norvégienne et son gros bateau ambulance sont là encore pour nous accueillir à couple (voir la lettre 77 de Trondheim).
Le lendemain le beau temps est revenu avec un vent de NE prévu à la force 5/6 l’après-midi. Profitons de ce vent favorable pour avancer sur la route du retour et faire une longue étape de plus de 80 milles. Appareillage à 5h40. J’aime beaucoup, comme en montagne, ces départs de bonne heure par beau temps dans le calme du petit matin. Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt dit le proverbe. J’ai effectivement l’impression que ce matin le monde m’appartient ou, plus modestement, que je suis en symbiose avec une nature qui nous promet une longue et belle journée. Le vent arrière gonfle les voiles que Balthazar a déployées comme des ailes en ciseaux (la grand’voile sur une amure, le génois tangonné sur l’autre amure). C’est sous voiles et à bonne allure que nous franchissons le passage délicat d’Hustadvika par l’inner route. Celle-ci chemine sur une quinzaine de milles à travers un dédale de récifs sur lesquels la houle venue du large brise en grandes gerbes d’écume. En fin d’après-midi le vent forcit et oblige à réduire la voilure en prenant un deuxième ris dans la grand’voile. Je voulais montrer à l’équipage le très joli port de l’île de Bjornsund et, peut-être revoir la romancière et ses copines (voir lettre des Lofoten) mais le vent et la mer rendent dangereuse l’entrée excessivement étroite dans ce port miniature. C’est donc vers le petit port voisin de Bud (62°54’,4 N 6°54’,5 E) que Balthazar tourne en fin d’après-midi son étrave. En franchissant la passe d’entrée le ponton unique pour les bateaux de passage apparaît ; il est encombré de plusieurs bateaux à moteur et à voiles venus également s’abriter là. Allons accoster les pilotis vermoulus d’une vieille maison de pêcheur en bois, seulement habitée par les mouettes, dominant l’arrière port. Nous serons finalement là plus confortables car très bien abrités de ce vent frais qui secoue le ponton et ses vedettes.
Jeudi 10/8. La météo n’est pas fameuse. Temps couvert, pluie, vent contraire de WSW forcissant en journée. Elle est pire demain avec un coup de vent du SW annoncé ce que confirme le baromètre en chute libre. Fonçons donc aidé du moteur sur A°lesund dans ce vent de bout nous mettre à l’abri et prendre un repos mérité dans cette très jolie ville de Norvège. Nous y attendrons le créneau météo favorable pour couvrir la traversée de trois jours de la mer du Nord vers les Shetlands.
Le repos se sera limité à une journée pour moi à vaquer à bord alors que Mimiche, JP et Jean-Jacques s’en sont allés visiter, par temps couvert malheureusement, le site grandiose du fjord de Geiranger. J’avais fait cette visite à la montée avec Bertrand et Jean-Jacques par un temps splendide et préférais me reposer et faire quelques tâches d’entretien.
Lever tôt dès Samedi matin par temps couvert et pluvieux pour aller faire du gasoil puis appareiller en devançant du très mauvais temps annoncé pour Mercredi et Jeudi. Le créneau n’est pas fameux car il nous promet de faire une bonne partie de la traversée au près, ce qui n’est guère confortable. Mais l’alternative serait de n’appareiller que tard en fin de semaine pour laisser passer un coup de vent. Il nous faut donc anticiper notre traversée.
Adieu la Norvège que nous avons tous beaucoup aimée.
Je note sur mon livre de bord à 21h52 : « Vent WNW très instable, près bon plein tribord amure, mer désordonnée, route directe sur Lerwick à 169 milles sans avoir à tirer de bord pour l’instant. 86 milles parcourus ». Dans une mer creuse et désordonnée on ne peut pas en effet faire du près serré. Il faut ouvrir un peu les voiles pour avoir de la puissance et prendre un peu plus en biais les vagues qui cassent la vitesse du bateau.
Vers minuit trente, à l’approche de la fin de mon premier quart de nuit, la VHF appelle Balthazar sur le canal 16 (canal de veille). Le responsable sécurité de la plateforme pétrolière du champ norvégien de Norskerenna me rappelle courtoisement que je ne dois pas m’approcher à moins d’un mille de leurs installations dont je vois l’arbre de Noël illuminé depuis une dizaine de milles. Si je continue tout droit je passe à 1,5 mille au vent ce qui est un peu juste si le vent refuse et me fait dériver vers elle. Je les informe donc de ma décision de modifier ma route pour passer sous le vent, à leur Sud. Auprès des plateformes il y a toujours un gros bateau de soutien logistique et souvent un ou deux petits bâtiments de service. Sur le radar au moment où j’entame mon déroutement je vois l’un de ces derniers se mettre doucement en mouvement pour venir se placer entre la plateforme et Balthazar. Il nous escorte ensuite alors que je passe à deux milles au Sud, ceci jusqu’à ce que Balthazar se soit suffisamment éloigné. Alors la même voix m’appelle pour nous remercier de notre coopération et nous souhaiter bon vent. C’est la première fois depuis que les routes de Marines ou de Balthazar ont croisé de nombreuses plateformes pétrolières qu’une telle vigilance préventive est activée. Craindraient-ils que Balthazar soit bourré d’explosifs ? Visiblement un plan Vigipirate a été mis récemment en place.
Le lendemain matin le vent a refusé en virant au WSW. Virement de bord après avoir réveillé Jean-Jacques et JP. La mer est toujours désordonnée par les courants de marée et le croisement de deux houles. JP et Mimiche ont déserté leur cabine avant pour se réfugier dans le carré, les coups d’ascenseur ou de descente dans les vagues d’une mer devenue forte rendant le séjour agité sur leurs couchettes. Plus près du centre de gravité de Balthazar les mouvements sont de plus faible amplitude et le séjour plus confortable. Notre chienne Flika l’avait trouvé toute seule et venait se blottir sous la descente de Marines, près du moteur, dès que ça bougeait.
Un deuxième ris dans la grand’voile et le remplacement du génois par le solent réduisent la gîte et rendent les mouvements moins brutaux au prix d’une réduction de vitesse limitée. Ce long bord tribord amure sera poursuivi jusqu’à ce que la rotation attendue du vent vers le SW soit bien entamée. Durant ce long bord un grand nombre (de l’ordre d’une vingtaine) de plateformes apparaissent tour à tour. Balthazar traverse les champs pétrolifères britanniques : les noms s’égrènent, Murchison, Thistle, Dunlin etc… et un certain Brent bien connu par ceux qui suivent les cours du pétrole.
Vers 0h30 Lundi matin je constate que la rotation attendue est bien entamée. A réveiller Jean-Jacques qui va bientôt prendre son quart pour virer de bord et prendre enfin une route directe sur Lerwick. Au petit matin le vent faiblit et nous terminons la traversée à la voile aidée du moteur à régime réduit en laissant sur tribord le champ pétrolifère de Forty Miles Ground.
Une fois de plus la mer du Nord, peu profonde, parcourue par des courants de marée importants, survolée par des chapelets de dépressions, nous aura réservé une mer désordonnée et forte alors que le vent n’a pas dépassé force 6. Il ne doit pas faire bon s’y trouver piégé par fort coup de vent à tempête. Et pourtant ses zones météo, Fair Isle où nous nous trouvons, Viking que nous venons de traverser, Cromarty, Forties, Dogger, Utsire etc… résonnent souvent dans nos oreilles quand les bulletins météo y annoncent des coups de vent (gales) ou tempêtes (storms).
Un gros bateau de croisière mais aussi un petit Drakkar tout pimpant nous accueillent dans la rade de Lerwick, protégée par l’île Bressay. Ce dernier, mouillé devant les vieilles maisons du chef lieu des Shetlands, nous fait un clin d’œil en nous rappelant leur conquête et colonisation de ces îles au IXième siècle.
Sacrés Vikings qui traversaient régulièrement cette mer du Nord difficile. Il est vrai qu’il s’en perdait un certain nombre.
A 11h10 Balthazar franchit le musoir du Victoria Yacht Harbour.
C’est avec grand plaisir que nous retrouvons un bateau sagement immobile et au planchers horizontaux accosté au ponton de ce petit bassin.
Aux parents et ami(e)s qui nous font la gentillesse de s’intéresser à nos aventures nautiques à travers ce carnet de voyages.
Pour lire d’autres lettres de Balthazar ou voir des photos et documents visitez le site de Balthazar artimon1.free.fr
Equipage de Balthazar :
Le capitaine, JP (Merle) et Mimiche (Durand), Jean-Jacques (Auffret).